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samuel bollendorff

  • «Avant le ciel était bleu et les eaux pures» Rencontre avec Samuel Bollendorff, photographe - Dernière Partie

    Est-ce qu’il y a eu des images plus diffi ciles à réaliser, comme par exemple celle du condamné à mort? Pour avoir la photo du condamné à mort, c’était compliqué car la famille a été expropriée et envoyée très loin et les gens avaient peur de nous donner leurs coordonnées. Pendant une semaine, on a sillonné les montagnes du Sichuan et on a cherché dans les villages avec un ancien voisin, un frère, etc. et fi nalement on a réussi à trouver la famille. Il était essentiel d’avoir une photo de cet enfant, qu’on puisse nous aussi avoir un souvenir de lui, comme pour elle, qu’elle puisse garder cette image. Par moments, les gens avaient peur et puis au fur et à mesure qu’on discutait avec eux, ils s’ouvraient, ils avaient envie de raconter. Ils étaient heureux qu’on puisse être là pour recevoir leur plainte parce qu’ils ont l’impression qu’ils ne peuvent pas se plaindre.

    Comment avez vous choisi les thématiques de l’exposition?
    J’ai commencé par les jouets puis les mines. Et quand j’étais dans les mines j’ai entendu l’histoire de ce garçon qui avait été condamné à mort. Quand je suis rentré à Paris j’ai dit : ‘il faut absolument le faire’, parce que je trouvais qu’il y avait des histoires sociales avec les mines et les jouets. Mais il n’ y avait pas cette pression politique très violente. Je suis donc reparti pour faire cette histoire sur les barrages et essayer de rencontrer sa famille. Et puis après j’ai été envoyé pour faire un voyage de propagande à Xinjiang. Je trouvais que c’était important de commencer l’exposition avec ce reportage-là parce ce que c’était aussi une façon de donner une idée du rapport à l’information et de la complexité qu’il pouvait y avoir à travailler en Chine. Finalement j’ai eu l’information de ce village à côté de la pelouse des Jeux Olympiques. Je voulais avoir un petit gouverneur local donc j’ai fait ce dernier sujet sur la chape de plomb et la corruption.


    Pouvez-vous nous raconter comment vous avez eu l’idée du concept texteimage pour cette exposition?

    Dès le début je l’ai toute suite monté comme ça avec les textes et les images. On a monté une première exposition plus petite au festival de Visa pour l’image et déjà il y avait les photos avec à côté le texte qui était dans un cadre et qui était contre l’image. On a continué ce dispositif- là pour l’exposition parce que c’est très important, le texte va avec les images. Il y a une interaction qui s’opère : l’image est au service du texte et vice-versa. Les textes sont les plus clairs et les plus simples possibles, pas longs mais ils permettent de donner des informations factuelles en restant accessibles pour que le large public puisse voir et recevoir l’exposition. Si on fait des textes trop longs, les gens ne les lisent pas. J’ai trouvé important d’insérer des citations contenant parfois des métaphores qui caractérisent la façon de s’exprimer chez les Chinois. Ce sont ces petites choses qui donnent des touches et une sorte d’ambiance générale. Tout ça constitue le discours de l’exposition.


    Est-ce que vous souhaitez changer ce que vous appelez «destin enfermé» par votre exposition?

    Ce que je cherche quand je fais des expositions comme ça, c’est d’essayer de toucher les gens. Il n’y a pas de scoop là-dedans. Ce sont des choses que l’on connaît. On sait que les jouets sont fabriqués en Chine par des ouvrières dans des conditions sociales effroyables. On sait bien qu’il y a des barrages partout. Toutes les trois semaines, on entend qu’il y a des morts dans les mines de charbon. Mais là ce qui est important – et c’est ça mon métier – c’est d’essayer de trouver un dispositif avec des photos et des textes avec une exposition gratuite, grand public, etc., pour essayer de faire en sorte que ces informations-là, on les fasse passer de façon différente, afi n que quand les gens les voient, ils soient touchés. L’information, ils l’avaient mais elle n’était pas incarnée. Là, on rencontre les gens individuellement, on lit leur histoire, on a des citations d’eux. L’idée, c’est de faire en sorte de créer une relation affective à ces drames. Du coup, on est touché et puis on ne peut plus être passif. Si on arrive à faire ressentir quelque chose, il y a une graine qui est plantée et je pense que ça change les gens à l’intérieur. Après c’est à eux de décider de faire quelque chose ou pas.

    Et pour conclure?
    Il est faut que ce travail-là soit disponible pour le plus grand nombre de gens et qu’il soit vu par le plus de public possible. Je pense que c’est ce qui fera qu’on essaiera de penser un monde un peu moins violent. Malheureusement il y a plus de reportages sur le ‘miracle économique chinois’ que sur le revers du miracle.

    La Chine « à marche forcée » de Samuel Bollendorff.

    Pour voir les photos, c'est ici

     Propos receuillis par La Grande Epoque

  • «Avant le ciel était bleu et les eaux pures» Rencontre avec Samuel Bollendorff, photographe. Partie2

    Un dame chinoise assise par terre devant une montagne de peluches
    Madame Pao travaille comme ouvrière depuis quinze ans. Passé un certain âge, sans qualification, il est impossible de se faire embaucher, alors elle préfère rester dans cette usine pour un euro par jour. (Samuel Bollendorff)

    Comment avez-vous pu rencontrer les gens et recueillir leur témoignage malgré la surveillance du régime communiste?

    Avant de partir j’ai beaucoup lu et j’ai fait beaucoup d’enquêtes. J’ai travaillé aussi avec un correspondant de RFi à Pékin qui vit là-bas depuis huit ans. Il parle chinois et il est Français. C’est très important car ça nous a permis de ne pas faire appel à un traducteur chinois. On n’a pas pris le risque de mettre en danger un Chinois et puis quand on a rencontré les mineurs, les expropriés des barrages, ils craignaient moins de nous parler parce qu’on était étranger. C’était comme s’ils s’exprimaient déjà à l’extérieur du pays.

     En fait je pense que c’était très important dans la confiance qu’ils pouvaient nous accorder. On a obtenu des visas de tourisme et il y a des lieux où on était un peu clandestins. Mais on a pu rencontrer ces gens qui nous ont raconté leur histoire. […] Dès qu’on était identifiés comme journalistes, le discours offi ciel reprenait le dessus. On était les bienvenus mais il fallait qu’on écoute le discours offi ciel. Par exemple dans les mines de charbon, quinze jours après y être passés, il y a un journaliste chinois qui est venu faire un reportage et qui s’est fait passer à tabac au point de tomber dans le coma. La violence se déchaîne plus facilement sur un Chinois. Quand on est étranger, ils arrivent à comprendre qu’on soit là. On arrivait à jouer là-dessus en disant qu’on était là pour des investisseurs étrangers. Parfois on disait qu’on était étudiants en sociologie et qu’on faisait une étude sur le bonheur dans le milieu ouvrier.

     

    Avez-vous réussi à établir des contacts plus proches?
    Il y avait ces moments où il fallait travailler très vite pour pouvoir entrer dans une usine, faire des photos et repartir mais après on donnait le plus de temps possible pour pouvoir le passer avec les ouvriers. Par exemple, on allait à la sortie des usines de jouets et là on discutait avec eux. Après on se voyait plusieurs fois, on allait au restaurant pour qu’ils puissent nous raconter leur histoire. Une fois qu’on était hors des usines ou des mines, on avait plus de temps pour parler et pour les écouter nous raconter leur histoire. Il y a également une ouvrière avec qui on a passé beaucoup de temps. Elle nous a donné l’adresse de sa famille à plusieurs milliers de kilomètres de là. On a pu se rendre dans sa famille et voir ses origines rurales. C’était très important de pouvoir prendre le temps pour tout ça.

    Qu’est-ce qui vous a le plus touché?
    D’une manière générale, ce qui m’a le plus mis en colère, c’est cette façon dont ces ouvriers sont vraiment le consommable du ‘miracle économique chinois’. Dès que quelqu’un tombe malade ou qu’il est blessé, il est renvoyé, on en prend un autre et puis on peut exproprier 100.000 personnes d’un coup pour faire un barrage sans même leur donner aucune compensation et on va les parquer ailleurs pour faire une ville de chômeurs. C’est en permanence comme ça, la vie humaine n’a aucune valeur, ça c’est effroyable. J’ai vu un village dans lequel les usines ont pollué les nappes phréatiques jusqu’à 400 mètres de profondeur, où les gens meurent et sont obligés de continuer à boire l’eau des sources parce qu’ils n’ont pas assez d’argent pour acheter de l’eau minérale. Quand ils ont tenté de porter plainte, le gouverneur local leur a mis une pression énorme. Ils n’ont même pas pu obtenir de papiers pour solliciter des aides nationales. Et ils sont bâillonnés comme ça. C’est cette espèce d’enfermement dans ce destin social sans avenir qui m’ a le plus touché.

    La Chine « à marche forcée » de Samuel Bollendorff. Pour voir les photos, c'est ici

     

  • «Avant le ciel était bleu et les eaux pures» Rencontre avec Samuel Bollendorff, photographe. Partie 1

    Un homme regarde au loin, un enfant dans els bras dans la lumière du coucher du soleil
    Samuel Bollendorff

    Il y a quinze ans, Samuel Bollendorff a visité la Chine. Douze ans plus tard, il y retourne. La ville de Pékin a été rasée puis reconstruite et trois mille buildings sont apparus à Shanghai. De ce voyage est né le projet sur la «déferlante économique» qui risque d’abattre la Chine et le monde entier.  Avec l’aide du ministère de la Culture, il mène une enquête.

    Pendant trois ans, il réalise une série de voyages sur les ouvriers et les paysans qui recommencent chaque jour le soi-disant miracle économique chinois. Par des textes simples et touchants accompagnant les photos de son exposition, Samuel Bollendorff dévoile la face obscure du miracle économique chinois. Violence contre les êtres humains, dévastation de la nature, un pays millénaire gouverné par la mafi a qui se sert du pire capitalisme pour maintenir un régime communiste.

    Ce n’est qu’une partie des révélations déjà connues par tous de cette exposition bouleversante.
    On a déjà entendu parler des ouvriers surexploités qui travaillent dans les usines de jouets dans des conditions inhumaines.
    On a déjà entendu parler des barrages, des milliers d’expropriés de leurs terres, se trouvant sans abri, sans emploi.
    On a déjà entendu parler des mineurs enterrés dans les mines de charbon, qui ferment et rouvrent leurs portes à cause de la corruption.
    On sait qu’il n’existe aucune liberté d’expression ni liberté d’information.
    On sait qu’il y a une pression politique violente et que ceux qui se plaignent sont condamnés aux camps de travail forcé quand ils ne sont pas simplement condamnés à mort.

    On a déjà vu les images des exécutés. Mais tout ça, on l’avait entendu de loin, et les images étaient floues. C’était encore, d’une certaine façon, abstrait.

    Et puis on a réagi: «Mais tout de même, la Chine a fait un grand progrès» ou «c’est déjà beaucoup mieux que ce qu’on voyait», ou bien «comment voulez-vous gérer un aussi grand pays sans un régime totalitaire». Vaines tentatives de justifier l’injustifiable.
    Samuel Bollendorff donne forme à l’abstrait et à l’information. Il donne un visage, un corps, des mains et des jambes à tout un peuple opprimé par un régime anachronique. Il rend sa voix à tout un monde bâillonné. Il nous met nez à nez avec les mains d’une mère tenant le portrait de son fi ls assassiné par l’État. Il nous plonge dans les yeux des ouvrières surexploitées, faisant résonner leur histoire dans nos consciences. On a vu l’image de la rivière polluée.


    On connaît l’histoire des tombeaux aménagés soigneusement selon des méthodes traditionnelles pour être bientôt engloutis sous les eaux du barrage.
    On connaît le nom de ce jeune garçon de six ans forcé de boire une eau qui le tuera à coup sûr. Il s’appelle Li Xiao Dong.
    On connaît les deux gardiens de la propagande du régime communiste se faisant passer pour des journalistes.
    On les voit en action. On connaît le vice-gouverneur du village de Xiditou qui sème la terreur. Il s’appelle Hou Junwei.

    On connaît également le vice-directeur général du bureau d’information d’État. Une fois que l’on s’est approché de ces noms, de ces visages, de ces corps, de ces paysages et de ces histoires, l’histoire nous met face à nos responsabilités.
    Des légendes accompagnent les images dans un style lapidaire : « Sa mère est morte il y a quatre jours. Son père a dû vendre toutes ses terres, le frigo, la télé, la moto pour s’acquitter des factures de l’hôpital. Il devait toucher des indemnités, mais le gouvernement local a détourné l’argent. Il n’a plus rien. Il ne peut pas financer les funérailles de sa femme. Mais il préfère ne pas se plaindre par peur de représailles.»

    Ce témoignage ne représente qu’un cas du «village du cancer». Dans le village Xiditou à quelques kilomètres des pelouses des Jeux olympiques, la population périt à cause de la pollution. Les villageois ne peuvent ni partir ni acheter d’eau minérale. Ils continuent à boire l’eau mortelle.

    «Ton fi ls était si mauvais qu’on a vendu ses organes». C’est avec ces paroles que ChenYang Zhong a appris la mort de son fils, lorsque la police locale lui présente la facture de cinq euros, le prix de la balle ayant servi à le mettre à mort. Chen Tao a été exécuté le 1er décembre 2006, condamné à mort pour sa participation aux émeutes de Han Yuan. Sa famille et son avocat n’ont été prévenus ni de sa condamnation ni de sa mort.»

    «Huo Junwei, vice-gouverneur de Xiditou et responsable du développement des entreprises. Passage à tabac, réquisitions des terres, pressions fi nancières et administratives, corruption en tout genre, faux rapports d’expert... Ses milices garantissent le silence des familles de Xiditou.»
    «Avant il y avait de très bons crabes et et on avait l’habitude de se baigner. Mais maintenant, c’est fini, la rivière est polluée. Avant, le ciel était bleu et les eaux étaient pures. Mais où que j’aille désormais, les eaux sont devenues noires.»

    «Les taux d’arsenic et de plomb dans l’eau sont dix à quinze fois plus élevés que la limite pour l’humain.»

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