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petite révolution audiovisuelle

  • Eutelsat, relais satellite des régimes autoritaires?

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    L’histoire commence comme une petite révolution audiovisuelle et se termine comme un scandale politique teinté de revirements de dernière minute et de compromissions.

    Le 1er janvier 2010, naît la chaîne de télévision Perviy Kavkazskiy, « Première Caucase». Cette antenne se fonde à partir d’une vocation élémentaire ; être la première télévision transcaucasienne, russophone et indépendante du Kremlin. Elle est hébergée par la télévision publique géorgienne, irréductible adversaire du gargantuesque voisin russe. Dans une région où le bras de Poutine semble s’étendre à l’infini, Première Caucase décide de regrouper 25 jeunes journalistes indépendants au Kremlin. De Tchétchénie, d’Ingouchie, d’Arménie ou du Kazakhstan les idées affluent. Alla Dudaeva, veuve de Djokhar Dudaev, leader historique tchétchène assassiné en avril 1996 par l’armée russe, y anime un talk-show donnant la parole à des figures politiques caucasiennes. Le slogan de la chaîne « seulement les faits, mais tous les faits », est d’une simplicité inquiétante pour un pouvoir russe nostalgique de l’empire soviétique.

    Très rapidement les dirigeants de cette chaîne se posent la question de sa diffusion. Internet est un outil puissant, mais insuffisant dans une région où les foyers disposant d’un accès web sont rarissimes. Des négociations sont engagées depuis 2008 avec la compagnie européenne Eutelsat. L’opérateur européen dispose en effet d’un monopole fructueux ; il est le seul acteur étranger à disposer d’un satellite, W7, permettant d’émettre dans tous les foyers de Russie et d’Europe Centrale.

    Après un an de négociations, un accord est enfin trouvé il y a quelques jours, le 14 janvier 2010, entre l’hébergeur géorgien et Eutelsat. Il prévoit clairement la retransmission de la chaîne Première Caucase, pour une durée de 5 ans. L’opérateur européen propose même, au titre d’un geste commercial, d’émettre gratuitement jusqu’au 31  janvier 2010, date d’entrée en vigueur du contrat.

    Le succès est immédiat. La chaine séduit les foyers du Caucase et de Russie, assommés par des années de propagande pro-Kremlin. Une heure après son lancement, le site Internet de Première Caucase recense déjà le chiffre record de 40 000 clicks. Les e-mails affluent. De Grozny, Moscou ou Saint-Petersbourg, des journalistes free-lance proposent de travailler pour l’insubordonnée, malgré les menaces et les intimidations dont ils sont coutumiers.

    C’est là que les relations entre Eutelsat et son client géorgien se gâtent. Le 21 janvier 2010, un responsable commercial de la compagnie satellitaire entre en contact par écrit avec Maya Bichikashvili, directrice générale de la chaîne géorgienne abritant Première Caucase. Il l’invite à se parler d‘urgence, invoquant « un problème sur le contenu de la chaîne ». Le 15 janvier 2010, soit au lendemain de son engagement avec Première Caucase, Eutelsat a signé un contrat mirobolant avec Intersputnik, filiale médias du géant russe Gazprom.

    Une rencontre est organisée le 26 janvier à Paris, où Eutelsat a son siège. Une délégation de représentants de Première Caucase est dépêchée en urgence. Trop tard. Pendant leur trajet, le satellite européen a cessé de diffuser Première Caucase.

    Immédiatement une rencontre a lieu. Eutelsat argue de problèmes techniques. Des hackers se seraient attaqués à la chaîne, menaçant les fréquences satellitaires d’autres clients.  Au terme d’une négociation de près de 8 heures, un compromis est enfin trouvé. Eutelsat continuera d’émettre Première Caucase mais en crypté, régime réservé d’ordinaire et conformément à la loi, aux chaînes à contenu pornographique. Le coup est rude pour les dirigeants de Première Caucase ; même si un accord a déjà été ratifié, même s’ils savent qu’Eutelsat ne peut légalement se prononcer sur le contenu d’une chaîne qu’elle diffuse sur ses réseaux, les dirigeants de Première Caucase décident de se soumettre au pis-aller imposé par leur diffuseur. Une rencontre destinée à ajouter cette clause au contrat est programmée pour le lendemain.

    On devine déjà la suite des évènements. Le 27 janvier, les dirigeants d’Eutelsat changent à nouveau les termes de leur proposition. Une alternative impossible est proposée à Première Caucase. Ils devront choisir d’émettre en russe via un autre satellite ne couvrant que la Turquie (sic !) ou continuer d’être diffusés sur les aires russes et caucasiennes mais dans une autre langue. Problème technique ? Censure russe dont Eutelsat se fait le relais ? Le doute n’est plus permis. Dès lors Première Caucase décide d’attaquer Eutelsat en justice. Cette dernière option est la moins bonne, mais elle est inévitable pour ne pas faire perdre à Perviy Kavkazskiy sa raison d’être. Cette décision sera rendue publique dans quelques heures à l’occasion d’une conférence de presse à la Maison du barreau à Paris.[1]

    L’affaire serait tragique si elle était inédite.  Pourtant, il semblerait qu’Eutelsat soit devenu ces dernières années un multirécidiviste de la compromission. En 2008, l’opérateur européen prétextait déjà de problèmes techniques pour cesser la diffusion de la chaine dissidente chinoise NTDTV. Lors d’une enquête à l’issue éloquente, Reporters sans Frontières apportera la preuve des pressions chinoises devant lesquelles Eutelsat a cédé[2]. Rebelote en 2009. Eutelsat impose à l’édition Farsi de la BBC, destinée au public iranien, d’être redirigée vers un autre satellite pour pouvoir continuer à émettre. Elle arguait alors d’interférences produites par des hackers favorables au régime d’Ahmadinejad.

    L’affaire pourrait sembler dérisoire au lecteur français. Mais la lâcheté se niche toujours dans les détails. Il en va de notre capacité à ne pas céder aux régimes autoritaires de tous poils. Car sinon nous choisissons le plus sûr chemin pour renforcer les Poutine et Consorts dans le mépris qu’ils nous portent et auquel régulièrement ils nous rappellent.

    Hasard du calendrier, le contraste avec les choix d’une autre compagnie soumise aux mêmes impératifs risque d’être sans appel.  A l’heure ou Google choisit de s’opposer à la censure chinoise, la décision de l’un de nos fleurons technologiques reste une tragique illustration de ce dont par crainte ou par appât du gain, les compagnies européennes sont parfois capables. Eutelsat, nouveau relais satellites des régimes autoritaires ?


    [1] Conférence de presse lundi 1er février 2010 à 12h à la Maison du Barreau, 2 rue de Harlay, 75001 PARIS

    [2] http://www.rsf.org/spip.php?page=article&id_article=27817

    Tiré de La Règle du Jeu: http://laregledujeu.org/2010/02/01/829/eutelsat-relais-satellite-des-regimes-autoritaires/

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