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les "rouges"

  • En Chine, retour sur le mystère de la "glorieuse" bataille du pont de Luding

    C'est une ville encaissée dans une étroite vallée qui n'aurait rien de remarquable s'il n'y avait un vieux pont enjambant la rivière Dadu. Il marquait autrefois la frontière entre le monde chinois han et les marches tibétaines. A l'ouest, un temple bouddhiste dresse une pagode à étages à flanc de colline, à l'est une ville moderne a poussé au pied d'une montagne.

    Le pont a été construit sous la dynastie mandchoue. C'est un ouvrage modeste et suspendu, fait de chaînes et de planches, comme on n'en fait plus. Mais ce n'est pas son esthétique qui l'a rendu célèbre en Chine : l'endroit a été le théâtre de l'un des épisodes les plus glorieux de la Longue Marche des soldats maoïstes, forcés de se replier vers le nord à travers les hauteurs tibétaines après avoir été chassés du sud de la Chine par les troupes nationalistes de Tchang Kaï-chek.

    Glorieux ? C'est en tout cas ce que répète à l'envi la propagande du régime pékinois : une héroïque bataille a eu lieu ici, le 29 mai 1935, les "rouges" s'emparèrent du pont, lieu stratégique sur leur itinéraire. L'histoire est sans doute très différente de la version rabâchée par les textes officiels et exaltée au Musée de Luding, où, fresques à l'appui, le public peut admirer l'héroïsme des commandos de l'armée populaire : soixante-quatorze ans plus tard, toute la vérité n'a pas été faite sur les mystères du pont de Luding.

    Si l'on en croit la propagande, en ce jour de printemps 1935, un groupe de vingt-deux hommes a franchi l'ouvrage sous un déluge de feu déclenché par les soldats nationalistes. A un moment, ces derniers ont tenté de mettre le feu aux planches. Mais, poussés par un indomptable courage, les soldats de Mao Zedong - qui était stationné en aval de la rivière - ont réussi à s'accrocher aux chaînes et à balancer des grenades dans le camp adverse. Miraculeusement, aucun attaquant n'a été touché. Au Musée de Luding, vingt-deux stèles, certaines sans nom, marquent le souvenir de leur valeureuse percée, sans laquelle la Longue Marche aurait été plus courte...

    Tel n'est pas l'avis de tous les historiens : certains estiment que la bataille ne s'est pas déroulée de cette façon, qu'elle n'a pas été de grande intensité et que, de l'autre côté du pont, les troupes nationalistes n'étaient en fait que des soldats perdus d'un seigneur de guerre local dont les "rouges" ne firent qu'une bouchée. Jun Chang et Jon Halliday, dans leur très controversée biographie de Mao (Mao, the Unknown Story, Jonathan Cape, 2005), soutiennent même que la bataille n'a pas eu lieu !

    Mme Li, témoin oculaire

    Si cette dernière thèse semble très exagérée, il semble bien, d'après plusieurs textes d'écrivains étrangers, que des combats ont eu lieu à Luding, mais que les communistes ont rapidement pris l'avantage sur leurs adversaires et sans grandes difficultés.

    La semaine dernière, dans le village pauvre qui s'étend le long de la rivière sur sa rive ouest, nous avons retrouvé un témoin oculaire de la "bataille". Le soir tombait, de jeunes touristes se photographiaient sur le pont, de petites dames bien mises promenaient leurs gros chiens sur les planches. Après avoir traversé l'ouvrage, nous sommes immédiatement tombés sur celle que nous cherchions : Mme Li Guoxiu promenait ses 91 ans et son cabas dans la ruelle boueuse du hameau. L'oeil gauche transparent de glaucome, la diction un peu laborieuse et l'accent fortement sichuanais, la vieille dame semblait malgré tout avoir gardé une mémoire vive des événements. "J'avais 17 ans ce jour-là", a-t-elle commencé à raconter en grignotant des noix fraîches sur le sofa de sa masure : "Je me souviens de tous ces soldats qui passaient, c'étaient des jeunes, armés de fusils, mais aussi de bâtons et de sabres. Ils m'ont même confisqué les volets de la maison pour remplacer les planches que les ennemis avaient retirées du pont." Mais a-t-elle vu la bataille ? "Oui ! oui !, s'enflamme-t-elle, j'ai entendu le bruit de la bataille, ça a duré sept jours et sept nuits !"

    Mme Li en rajoute : tous les textes affirment que les combats n'ont pas duré plus d'une journée. La fuite du temps la pousse-t-elle à embellir le passé ? C'est un voisin, dans sa rue, qui, avec des mines de conspirateur livrant des informations classées secret-défense, nous a mis au parfum. Nous venions de lui dire que Deng Xiaoping lui-même avait un jour admis que l'épisode de Luding avait été mis en scène à des fins de propagande... L'homme a chuchoté en regardant autour de lui : "Il avait raison, Deng, mais nous, on peut pas le dire. Li Guoxiu, elle, a des ordres des autorités locales pour insister sur le fait que les combats furent très durs. On l'a prévenue qu'elle devait faire très attention à ce qu'elle racontait. Elle a toute sa tête, vous savez !"

    Tiré du Monde : http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2009/09/28/en-chine-retour-sur-le-mystere-de-la-glorieuse-bataille-du-pont-de-luding_1246114_3216.html

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