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le trafic d’enfants

  • Chine, le pays des enfants volés

    Conséquence directe de la politique de l’enfant unique et de la valorisation des garçons, le trafic d’enfants se développe. Avec la passivité complice des autorités.

    C’était le 29 avril de l’année dernière, dans le Hubei, au centre de la Chine. La petite Hong Meng Yuan, 2 ans et demi, dormait au village, dans l’auberge de son grand-père. Vers 5 heures du matin, celui-ci s’est levé pour faire la note d’un client arrivé la veille. Le temps de faire sa toilette, le pensionnaire s’était envolé et sa petite-fille aussi. Il a suffi de quelques minutes d’inattention. Un mois plus tôt, dans la soirée du 25 mars, Peng Gaofeng, 31 ans, s’affairait dans la boutique qu’il venait à peine d’ouvrir à Shenzhen, dans le sud du pays. Son fils Peng Wenle, 3 ans et demi, jouait sur le trottoir. Disparu, devant les voisins et les nombreux passants. Depuis, Peng Gaofeng regarde inlassablement les dernières images de son petit garçon. Les caméras de vidéosurveillance, omniprésentes dans les villes chinoises, ont filmé un homme en chemise blanche et pantalon sombre qui passe et repasse devant la boutique. Bientôt, l’homme part tranquillement, tenant Peng Wenle par la main. Il y a aussi Zhou Junjie, 5 ans, «disparu» le 5 juillet 2006 à 21 heures du marché de Wuhan, la mégapole sur le fleuve Yang-Tsé, où sa mère vendait des légumes ; Zhang Zi Xuan, 2 ans et 3 mois, enlevée sous les yeux de ses grands-parents dans une rue de la même ville.

    Selon les statistiques officielles, variables d’une source à l’autre, entre 8 000 et 15 000 enfants, dont trois quarts de garçons, disparaissent chaque année en Chine, victimes d’un «trafic humain» mollement combattu par les autorités. Pour l’avocat pékinois Liu Shaoyuan, «il existe un énorme marché des enfants volés en Chine, dont le gouvernement ne veut pas reconnaître l’ampleur».

    Les victimes sont des travailleurs migrants, coupés de leurs familles dans des villes lointaines. Débordés de travail, pauvres et parfois naïfs, ils ont gardé les coutumes tranquilles de leurs villages et laissent leur enfant, toujours unique, jouer dans les rues, les marchés, les cités dortoirs où ils s’entassent par milliers. Lorsque leur enfant disparaît, c’est toute la vie qui bascule : «Depuis un an, je cherche mon fils, raconte Peng Gaofeng. J’ai sacrifié mon travail et mes économies, ma femme est malade.» Dès la disparition de Peng Wenle, il s’est précipité au commissariat de police. Les disparitions d’enfants, s’entend-il répondre, ne sont enregistrées qu’après vingt-quatre heures. «J’y suis retourné dix fois dans les jours qui ont suivi, j’ai supplié, je me suis mis à genoux pour qu’une enquête soit ouverte, mais personne n’a bougé. On m’a demandé d’apporter la preuve d’un enlèvement, tout en me renvoyant de service en service.» Après quelques jours, Peng Gaofeng comprend qu’il n’est pas seul dans son cas.

    A Shenzhen, la ville atelier du monde, dans le sud de la Chine, des dizaines de parents ont vu disparaître leur enfant. Quelques-uns, désespérés par l’évidente mauvaise volonté des policiers, ont décidé de porter l’affaire en haut lieu et de faire le voyage à Pékin. «La police de Shenzhen nous attendait à l’arrivée et nous a remis dans le train sous bonne surveillance. De Pékin, je n’ai vu que la gare de l’ouest», raconte Peng Gaofeng. A son retour, il obtient enfin de voir les cassettes de vidéosurveillance de sa rue. Treize jours après la disparition de son fils, il a la preuve d’un kidnapping. «Donnez-nous le nom du ravisseur», dit alors la police. Peng Gaofeng, ancien militaire, n’a rien d’un excité. Mais ce jour-là, il meurt d’envie de tout casser.

    «Marché»

    Un an plus tard, rien n’a bougé. Peng Gaofeng n’ignore plus rien du commerce des enfants, dont il n’avait jamais entendu parler auparavant. Il a pris contact avec des avocats, des centaines d’autres parents et même certains députés locaux qui luttent contre ce trafic. «Le problème, c’est qu’il existe un marché contre lequel personne ne lutte», explique-t-il. Un marché qui a pris racine dans la politique de l’enfant unique, instaurée au tout début des années 80. A peu près acceptée dans les villes, cette grande réforme démographique n’est jamais passée dans les campagnes, où la descendance est la seule assurance décés-santé-vieillesse. La descendance mâle, uniquement. Car en se mariant, selon la tradition, les filles se donnent à leur belle-famille. «Une fille, c’est de l’eau qui passe», dit-on dans les campagnes, tandis qu’un garçon assurera les vieux jours et entretiendra plus tard la mémoire et la sépulture des parents. Dans beaucoup de villages, une famille sans héritier est souvent ostracisée, méprisée par le voisinage.

    Pour Yang Jianchang, député de la municipalité de Shenzhen qui se bat pour faire passer une loi contre le trafic des enfants, le phénomène s’aggrave d’année en année : «Maintenant que beaucoup de paysans se sont enrichis, ils se posent la question de l’héritage. Et à qui transmettre lorsqu’on n’a pas de garçon ?»

    «Maladie incurable»

    Certains sont prêts à payer le prix fort, jusqu’à 5 000 euros, pour acheter un descendant. Les garçons très jeunes, qui oublient leur famille biologique, sont les plus chers. «Il existe trois sortes d’acheteurs, explique l’avocat Shaoyuan : les familles sans enfants ; celles qui n’ont que des filles ; et celles qui ont un garçon, mais veulent avoir plusieurs descendants pour correspondre à l’image traditionnelle de la famille. Celles-là peuvent adopter des filles.» Les autorités locales, qui n’ont de comptes à rendre au planning familial que sur les naissances, ferment les yeux. «Théoriquement, il faut remplir plusieurs critères pour adopter un enfant, dit l’avocat. Mais il y a toujours des arrangements locaux. Au bout de quelques années, souvent à l’entrée à l’école, le chef du village légalise l’enfant. A partir de là, il devient pratiquement impossible pour les parents biologiques de le retrouver.» Phénomène aggravant, personne ou presque n’y trouve à redire : «Les parents adoptifs payent cher. Ils prennent soin de l’enfant et ont donc l’impression de faire une bonne action. Il n’existe d’ailleurs pratiquement aucune poursuite légale contre eux. Les rares qui se font démasquer ne sont pas condamnés. La pratique est admise.»

    Les ravisseurs ne risquent pas grand-chose non plus. Il existe peu de cas de condamnations, même si la loi prévoit la peine maximale pour les enlèvements d’enfants. Peng Gaofeng a mené l’enquête, a recoupé les témoignages : «Les ravisseurs sont des gens comme les autres, uniquement attirés par l’argent. Ils ne font pas de mal aux enfants et racontent aux acheteurs qu’ils les ont trouvés, ou récupérés dans des familles très pauvres. Tout le monde ferme les yeux.» Le journal Phoenix Weekly, l’un des rares médias à avoir enquêté sur «cette maladie incurable du continent chinois», a suivi une équipe de police jusque dans un village de la côte : «Les gens ne veulent pas parler, ils sont très solidaires et n’aident pas la police», écrit le journaliste. Il a retrouvé un certain Liang Zhiyou, dont chacun au village savait qu’il avait acheté une femme, un fils et une fille, (pour la somme totale de 10 000 euros), ce qui lui valait la considération du voisinage. Liang Zhiyou avait été dénoncé pour d’autres raisons, mais la police l’a laissé tranquille, faute de pouvoir retrouver les parents biologiques des enfants. «Le principal problème, dit Peng Gaofeng, c’est que le phénomène est caché et que les informations ne circulent pas. Le gouvernement ne veut pas le reconnaître, car cela ne donne pas une image harmonieuse de notre pays.» Les médias d’Etat obligés de suivre les consignes de la censure n’en parlent que rarement. «Lorsque des parents sont venus à Pékin au siège de la CCTV [télévision d’Etat] pour essayer de diffuser le signalement de leurs enfants disparus, les gardes ont appelé la police», raconte l’avocat Shaoyuan.

    En dehors d’Internet, unique espace de liberté d’expression, pas question non plus de diffuser les images de l’enfant disparu. Toute manifestation, même la plus pacifique, est considérée comme un trouble à l’ordre public.

    Ce dimanche 26 avril à Wuhan, une dizaine de parents espéraient échapper à la règle. Depuis six mois, ils projetaient de se rassembler sur la place Jiali et d’exposer les photos et le signalement de leurs enfants. Des étudiants bénévoles avaient proposé de faire des spectacles de rue et d’organiser des collectes pour financer les recherches que la police se refuse à faire. Les autorisations ont été demandées à l’administration du district. La veille, le samedi, tout était prêt, les parents commençaient à arriver, leurs sacs de tracts et leurs pancartes fin prêts. Peng Gaofeng, qui a monté sur Internet un réseau d’entraide - le «comité pour la recherche des enfants» -, attend le dernier feu vert. Dans la nuit, contre-ordre : «La demande devait être déposée auprès de la municipalité et non du district.» Ce n’est pas une interdiction, juste un problème administratif. Les étudiants, chargés de la paperasse, se disent navrés. Six mois de bonne volonté anéantie. L’un d’eux confie que c’est bel et bien la police qui est intervenue, l’affaire prenant des proportions jugées «démesurées».

    Inefficacité

    Si les étudiants ont l’air dupes, les parents ne se font aucune illusion : «Je n’attends plus rien du gouvernement, dit Hong Tao, le père de la petite Hong Meng Yuan. Non seulement ils nous abandonnent, mais ils empêchent les gens de nous aider.J’ai vu des responsables à tous les niveaux. Tous ont essayé d’étouffer l’affaire, poursuit-il. Je n’ai plus aucun espoir.» Avant d’arriver à Wuhan, Hong Tao a reçu plusieurs coups de fil des autorités de sa petite ville, qui voulaient le dissuader de manifester. «C’est systématique, chaque fois qu’on projette une réunion. Cela n’est jamais dit directement, juste un appel amical de mon comité de quartier, qui est au courant de tout ce qu’on fait. Je sais que les ordres viennent de plus haut. Les autorités locales ne veulent pas de vagues. Admettre tant d’enlèvements, ce serait reconnaître leur inefficacité.» A ses côtés, Wu Xue Xian, qui a perdu son fils il y a onze ans. Elle pleure chaque jour, de chagrin autant que de rage, d’avoir «rempli dix fois le même procès-verbal pour rien, attendu tout ce temps qu’une enquête soit ouverte». Son fils Chen Hao a 14 ans aujourd’hui. Pour elle, c’est toujours le bambin de 3 ans dont elle montre le portrait à tous ceux qu’elle rencontre.

    WUHAN (CHINE), envoyée spéciale PASCALE NIVELLE

    Libération

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