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l’homme de l’année en chine

  • Yuan Tengfei 袁腾飞, le professeur qui fait bouger la Chine

    Yuan Tengfei 袁腾飞, le professeur qui fait bouger la Chine

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    Ses vidéos ont été visionnées plus de 400 millions de fois (soit à peu près le même nombre que le total des internautes chinois), ses livres se sont vendus à plus de 600 000 exemplaires, et le débat d’idée entre ses fans et ses détracteurs fait rage sur l’internet chinois. Ce n’est qu’un simple professeur d’histoire en lycée, pas très branché, ne regardant jamais la télévision, utilisant à peine internet. Il semble sorti d’une chanson de Jean-Jacques Goldman ; sa récente célébrité est involontaire, et l’effraie presque. Et pourtant… c’est déjà l’homme de l’année en Chine. Pourquoi ? Pour pulvériser le mur de l’autocensure, pour élever l’étendard de la liberté d’expression, et pour enfin « tuer le père », s’attaquant à la mémoire sacrée de Mao Zedong.

    « Ce que Mao a fait de mieux après 1949, c’est de mourir »

    Les racines de l’affaire remontent à la période du SRAS en Chine, en 2003. Le confinement forcé était propice à la réflexion et à la création. Pour pouvoir continuer à préparer ses élèves au baccalauréat, il commence à enregistrer ses cours en vidéo. Son style iconoclaste suscite l’enthousiasme de ses étudiants. Dans sa classe, il est permis de manger, voire de dormir. Sa pédagogie utilise l’humour, l’anecdote, la mémoire associative, et stimule la réflexion. Pour décrire la Terreur sous la Révolution Française, il raconte ainsi que « Les Français ont beaucoup d’humour. Sur la tombe de Robespierre, quelqu’un a écrit : passant, ne pleure pas ma mort, si je vivais, tu serais mort ! » Il est vite remarqué par ses collègues et son école, qui commence à mettre ses vidéos sur son site internet en mai 2008. Un an plus tard, elles ont été regardées plus de 30 millions de fois.

    Il reçoit des prix de pédagogie du district de Haidian, des éditeurs s’intéressent à lui, et il est invité sur le plateau de CCTV10 à la fameuse émission « Le forum des cents » (百家讲坛). Sa notoriété commence à dépasser le cadre local. Il est interviewé par le Nanfang Zhoumo en août 2009. Ses fans montent des sites internet, où la plupart des commentateurs soupirent « ah, si j’avais pu avoir des professeurs comme lui !»

    Il confère sur toutes les périodes de l’histoire. Ses leçons à la télévision et ses livres ne traitent que de l’histoire ancienne ou des pays étrangers. Cependant, dès le début, certaines vidéos postées sur internet s’attaquent de front à des questions sensibles. Si son esprit rebelle provoque sur de nombreux sujets (il affirme par exemple que « si le Dalai Lama a obtenu le prix Nobel en 1989, c’est à cause de l’invasion armée communiste au Tibet »), c’est surtout sa désacralisation de Mao Zedong qui remplit les Chinois d’une stupéfaction souvent jubilatoire.

    Morceaux choisis : « Certains intellectuels sans vergogne affirment que Mao était un poète, un poète romantique. Ce genre de personne a en général des problèmes mentaux. En anglais, on appelle cela des IBM, International Big Mouth » « Mao était devenu un gourou… La leçon que l’ont peut tirer des trois tyrans du XXe siècle, Mao, Hitler et Staline, c’est qu’aucun régime dictatorial ne peut durer longtemps, parce qu’ils suppriment toutes les voix dissidentes, et qu’ils n’écoutent donc que des paroles fausses et complaisantes : longue vie à nos chers dirigeants ! Mais qui vit vraiment longtemps, à part les tortues (jeu de mot avec l’insulte « rejeton de tortue » 王八蛋, équivalent de notre « salopard ») ? » « Hitler a assassiné d’innombrables étrangers, tandis que Staline et Mao ont surtout exterminé leurs compatriotes. Mais alors que Staline a utilisé l’appareil répressif de l’Etat, Mao a exploité les plus vils instincts des gens, permettant de tuer à qui voulait tuer »

    Pendant près de deux ans, le potentiel explosif des vidéos de Yuan Tengfei est resté quasi latent, étirant sans rompre l’élastique de la ligne rouge chinoise. C’est la notoriété est à l’origine de la déflagration de début mai 2010, exposant le professeur à une ample critique des groupes nationalistes et à la censure, tout en le propulsant à une popularité sans précédent.

    Ce n’est qu’en rétablissant la vérité historique que le gouvernement pourra atténuer les séquelles causées par la terreur politique

    Le casus belli n’est pas clair. Il se pourrait que cela soit un contentieux avec son éditeur. Dans les cercles proches de l'Ecole du Parti, la rumeur circule que c'est l'ombrageux maire de Chongqing Bo Xilai qui aurait été irrité des critiques contre la statue du commandeur.

    La presse libérale chinoise, Nanfang Zhoumo, Nanfeng Chuang, Xin Jing Bao, Kan Tianxia, etc., a publié la chronologie des faits, tels qu’on peut les reconstituer avec les informations ayant circulé sur les forums internet. Le 6 mai, la rumeur circule que Yuan Tengfei a été arrêté. Une partie de ses vidéos est en effet devenue inaccessible.

    Au matin du 9, une plainte anonyme est déposée sur le site des services de la municipalité du quartier de Haidian. Elle accuse le professeur d’histoire d’être « réactionnaire », « néfaste », et de « porter atteinte à l’histoire du socialisme ». Le même jour, la direction de l’école entame une procédure disciplinaire à son encontre, tandis qu’un groupe d’une dizaine de personnes, se présentant comme des membres d’une chorale de « chants révolutionnaires » tente d’entrer en force sur le campus pour contraindre Yuan Tengfei à s’excuser. Le soir, une vidéo postée sur le site de l’école le montre déclarant qu’il va très bien, et « qu’il fait confiance au Parti et au gouvernement de la Chine Populaire » !

    Comble de l’ironie, le 14, la police de Pékin se croît obligée de publier un communiqué affirmant qu’elle n’a pas arrêté le petit professeur, tandis que Han Han, le blogueur le plus connu de Chine, se saisit de l’affaire. Toute la machine de guerre de la blogosphère chinoise est alors en ordre de bataille pour défendre la liberté d’expression ; des pétitions circulent sur les réseaux sociaux. Le 17, une photographie de Yuan Tengfei en train de visiter l’exposition universelle de Shanghai rassure ses amis.

    Le professeur ne répond cependant plus à aucune demande d’interview et a résilié ses deux numéros de portable. Le 20, l’hebdomadaire Nanfang Zhoumo publie deux pages en « une » sur l’affaire : « Quelle faute peut bien avoir commis un professeur d’histoire ? » Alors que les groupes nationalistes et la censure internet tentent de minimiser le soutien des internautes à Yuan Tengfei, la majorité des éditorialistes s’engagent dans sa défense, se permettant même de donner des conseils au gouvernement chinois.

    Tao Duanfang, dans les colonnes du Xin Jing Bao, renverse le soupçon d’illégalité : « ceux qui demandent à Yuan Tengfei de reconnaître ses crimes n’ont aucun fondement juridique. Ce que le professeur Yuan a dit dans l’enceinte de sa classe appartient à la liberté d’expression normale des citoyens ». Wang Jiaxi, du Nanfeng Chuang, va encore plus loin : « Ce n’est qu’en rétablissant la vérité historique que le gouvernement pourra atténuer les séquelles causées par la terreur politique, et ce n’est qu’en assumant ses dettes historiques que le régime pourra résoudre les conflits sociaux ». Plus modeste, un commentateur du « Forum Grande Puissance », du site du Quotidien du Peuple, remarque : « Que Yuan Tengfei soit encore vivant témoigne du chemin que la Chine a parcouru… »

    Le petit professeur ne voudrait cependant pas se contenter d’être vivant. Il déclare espérer voir avant sa mort « le corps de Mao quitter son mausolée. Je vis dans la ferme conviction que c’est possible. C’est mon seul désir, que pourrais-je désirer d’autre ? »

    Renaud de Spens - Porte Parole de  l'ambassade de France à Pékin




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