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chine et lavage de cerveau

  • La Chine, machine à laver les cerveaux

    Partie 1

    Y a-t-il plus de liberté aujourd'hui en Chine ? Non, estime l'écrivain dissident Ma Jian, aujourd'hui installé à Londres. Selon lui, le système de développement choisi par le régime a pour but de rendre les gens de plus en plus décérébrés

    Le Nouvel Observateur. - Votre dernier livre (1) est le roman de Tiananmen, un roman à la fois très documenté et très 620670.jpgpoétique, le premier consacré à cet épisode dramatique resté tabou en Chine. Vous y décrivez la brutalité du pouvoir, mais aussi l'immaturité des leaders étudiants qui a contribué à l'échec du mouvement.
    Ma Jian. - J'ai voulu écrire ce livre parce que cette période importante est toujours occultée. Bien sûr, les leaders étudiants avaient des insuffisances, mais ces défauts étaient dus au formatage imposé par le Parti communiste. J'étais moi-même à l'époque sur la place Tiananmen et j'ai remarqué à quel point ils se ressemblaient tous. Aucun n'avait - ni ne pouvait avoir - de personnalité à part. Parce que le Parti communiste les avait tous modelés à travers l'éducation. Face à ce lavage de cerveau, leur seule sauvegarde, c'était leur instinct : ils étaient jeunes, ils avaient besoin de liberté. Mais comment résister à une dictature aussi puissante ?
    N. O. - Mais vous-même, à la même époque, vous étiez libre d'esprit...
    Ma Jian. - En vérité, personne n'échappe à ce lavage de cerveau. Sauf ceux qui sont réduits à l'état de légume - comme mon héros qui a pris une balle dans la tête - et qui vivent cachés à l'intérieur de leur propre chair. La plupart des étudiants n'avaient jamais en tendu leurs parents évoquer l'histoire récente. Ils ne connaissaient rien de la société au moment de leur naissance. J'ai voulu montrer comment les communistes ont réussi à manipuler les esprits, génération après génération. C'est de cette façon qu'ils ont fondé leur légitimité, c'est ce qui les rend si difficiles à renverser. Et ça donne un mouvement comme celui de Tiananmen qui, bien qu'énorme, est fondé sur une mémoire d'où toute expérience, tout savoir a été éradiqué. Je ne fais que décrire cette éradication. Décrire les causes de cet échec.


    N. O. - Ils étaient donc si ignorants ?
    Ma Jian. - Ils ne s'étaient jamais intéressés à la politique. Par un sursaut de leur morale, ou de leur conscience, ils ont été entraînés dans la contestation et ont alors découvert qu'ils manquaient de force, d'expérience, de mémoire. Un des futurs leaders a dû aller consulter la Constitution chinoise à la bibliothèque : il n'avait pas la moindre idée de son contenu. Chai Ling, qui est devenue la pasionaria de Tiananmen, ne savait pas que Zhao Ziyang était le premier secrétaire du PC ! Ils n'avaient pas le début d'une notion de politique, d'histoire des luttes.
    N. O. - Vous montrez à quel point la Révolution culturelle, qui fut pourtant un traumatisme collectif colossal, était absente du champ de référence de la génération Tian'anmen.
    Ma Jian. - La réalité de la Révolution culturelle était travestie, refoulée au moment de Tiananmen, et ce qui est triste, c'est que Tiananmen soit à son tour refoulé aujourd'hui. J'étais cet été à Pékin pendant les JO. Pékin était transformé en un immense camp militaire avec 200 000 soldats patrouillant sans cesse. Ca rappelait vraiment l'atmosphère du printemps 1989. Mais personne n'en parlait. La Chine est désormais reconnue par la terre entière, pourquoi rappeler ces mauvais souvenirs ? Après tout les victimes n'étaient que deux ou trois mille, et la plupart des gens pensent : «Vous avez cherché votre malheur. Nous, aujourd'hui, nous avons une bonne vie, ne nous embêtez pas avec vos histoires !» C'est la mentalité dominante, et ça rend bien service au PC.

    N. O. - C'est une attitude récente ?
    Ma Jian. - Non, elle est traditionnelle. Un dicton chinois dit : «Balaie la neige devant ta porte, pas celle qui est tombée sur le toit d'autrui.» Nulle part dans l'histoire chinoise on ne trouve la notion de citoyenneté. La société était soumise jadis au souverain, aujourd'hui au Parti communiste.
    N. O. - Pourtant, il y a aujourd'hui plus de liberté en Chine.
    Ma Jian. - Je pense au contraire que le lavage de cerveau s'est aggravé. Renforcé par sa performance économique, le pouvoir a réussi à légaliser le formatage inculqué par l'éducation. Et aujourd'hui les jeunes le tiennent pour tout à fait légitime. Comme s'ils n'avaient plus besoin d'un jugement personnel. Ils voient le monde à travers les critères que le Parti leur a inculqués. Je me demande parfois s'ils ont besoin d'une vie de l'esprit. Les Chinois ressemblent de plus en plus aux Singapouriens, qui ne trouvent de satisfaction, de fierté, voire de dignité humaine que dans le commerce, dans l'enrichissement.

    Tiré du Nouvel Observateur

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