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art et politique

  • Ai Weiwei, artiste citoyen et engagé

    Cet artiste chinois a lancé en décembre 2008 une enquête collective pour établir la liste des écoliers victimes du séisme au Sichuan, en mai 2008. Ce document a longtemps figuré sur son blog, hébergé par un portail chinois avant d'être supprimé, en mai 2009. Au 7 juin, il avait rassemblé 5 182 noms. De passage à Paris, Ai Weiwei a expliqué sa démarche à Courrier international.

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    L'artiste, Ai Weiwei

    COURRIER INTERNATIONAL Pourquoi avez-vous décidé de rassembler les noms des écoliers morts dans le tremblement de terre du Sichuan ?
    AI WEIWEI Au départ, il s’agissait du prolongement d’un projet artistique, une exposition en Allemagne dont le thème était le destin de la vie. C’était très peu de temps après le séisme qui a frappé le Sichuan. J’ai naturellement eu l’idée de recueillir des témoignages sous la forme d’un film. Je m’y suis rendu, j’ai rencontré 300 parents de victimes. J’ai été très touché. Ils disaient que, pour eux, rassembler les témoignages était une bonne chose. Mais en un seul voyage, je n’ai réussi qu’à réunir 800 noms. J’ai donc mis la liste sur le Net, et, en très peu de temps, de nombreuses contributions sont venues spontanément s’y ajouter. Le projet a ainsi pris de l’ampleur, jusqu’à devenir un blog permanent.

    Comment procédez-vous ?
    Il faut vérifier les informations données par les internautes. Actuellement, c’est ce que fait une équipe d’environ 200 personnes, dont 150 sur le terrain. Ce sont tous des volontaires, qui ont été recrutés après avoir répondu à un questionnaire. Des gens de toutes sortes, des étudiants, des employés, des enseignants, et même des fonctionnaires… Ils ont reçu un minimum de formation, sur la manière de récolter les données, sur la conduite à tenir sur le terrain, ainsi que des conseils juridiques. Ils rendent visite aux gens dans les villages et notent les témoignages, les noms, les sources, les numéros de téléphone. Tout cela est synthétisé et mis en ligne. L’idée de cette enquête est d’être indépendante et transparente. Nous ne nous cachons pas, nous faisons tout de manière publique. C’est une ligne de conduite qui n’empêche pas chacun d’avoir des craintes. Une vingtaine d’enquêteurs ont déjà été interpellés sur le terrain. Nous leur avions conseillé de garder leur calme, d’éviter tout contact physique avec la police, toute attitude hautaine, et, surtout, d’entretenir un esprit comparable à celui de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis, c’est-à-dire la non-violence.

    Que pensez-vous du bilan fourni par le gouvernement en mai ?
    Notre enquête indépendante est près d’aboutir. D’après nos données, le chiffre récemment donné par le gouvernement – 5 335 écoliers morts ou disparus – est proche de la vérité, mais le nôtre sera sans doute un peu supérieur. Nous avons déjà enquêté dans une centaine d’écoles. Nous estimons qu’il y a encore environ un millier de noms à retrouver.

    Quelles difficultés rencontrez-vous sur le terrain ?
    Dans certains endroits, la police est trop récalcitrante, elle nous empêche d’enquêter. Il y a eu des dénonciations, ce qui empêche nos enquêteurs d’aller au contact de la population. Ce sont souvent des chauffeurs de taxi ou des habitants qui dénoncent nos enquêteurs.

    Que ferez-vous de cette liste lorsqu’elle sera complète ?
    Nous la publierons. Il n’y a rien d’autre à en faire. Mais, au moins, il s’agira d’un document fiable. Les discours et les pétitions adressées au gouvernement n’ont que peu de portée. J’accorde plus de valeur à des initiatives citoyennes de ce type, réalisées de manière ouverte. La collecte d’informations est une chose imparable pour le gouvernement. Les faits sont incontestables, nous avons des noms de victimes, des noms de témoins, des numéros de téléphone. Dans des cas précis et démontrables, et grâce à l’aide d’Internet, l’on peut ainsi pointer du doigt des problèmes concrets et les porter à la connaissance du public en Chine.

    Pourquoi ce sujet est-il si sensible ?
    Ce n’est pas seulement la question de la malfaçon dans les bâtiments scolaires liée à la corruption qui est en jeu. Le problème des “constructions en tofou” [mal bâties] concerne toute la Chine. Ce n’est pas nouveau et pas spécifique aux écoles. Le fait est que, depuis la mise en place des neuf ans d’éducation obligatoire, en 1986, les gouvernements locaux ont dû se lancer dans une campagne accélérée de construction d’établissements scolaires sans en avoir les moyens. Il fallait 500 yuans par mètre carré de bâti, le gouvernement central en allouait 250, les gouvernements locaux étaient censés compléter. Faute de moyens, ils ont construit au rabais ; ils devaient le faire pour respecter la loi et passer le cap des inspections. Les malfaçons dans les bâtiments scolaires se sont multipliées. La question de la fragilité des écoles relève donc de la politique générale. D’où l’importance et la sensibilité du sujet.

    Tiré de: http://www.courrierinternational.com/article/2009/06/25/ai-weiwei-artiste-citoyen-et-engage

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